Lettre à mon corps _ de Anne Foucault

 

MON PETIT CORPS À L OPÉRA DE LA VIE

 

Lettre à mon corps

 

Cher petit corps
Non je ne te reproche pas d’être à côté de moi comme si je n’en étais pas propriétaire
Ni non plus que ta gestion me prenne beaucoup de temps
Encore moins de me faire de faux messages de douleurs et d’oublier de me prévenir quand ça déchire

Non non
Et même je veux te remercier
De ne jamais avoir réussi à courir après des chimères
De ne pas avoir été capable de suivre toutes les bêtises que les autres savent inventer pour tuer le temps
D’avoir été clouée si souvent dans mon coin pour lire tant de beaux livres qui parlent des merveilles du monde
De m’avoir imposé de rester au milieu de tous à écouter et regarder pour contempler et intérioriser le monde
D’avoir forcé le temps pour cultiver ce petit jardin intérieur si précieux
D’être curieuse de tout et d’aimer étudier

Mais je t’en prie !
Quand je suis à l’opéra au moment le plus sensible où une note suspendue met l’auditoire en haleine
Veux tu bien cesser de craquer si fort que ça couvre le son des instruments ?
Et aussi veux tu comprendre qu’avec ton air jeune et tes gestes si amples que tu en parais gracieux et bien l’on me prend pour ce que je ne peux pas être ?

En même temps si ça pouvait te chanter d’arrêter de me faire tomber au mauvais moment, ou tituber comme un bateaux ivre ?

Et si par hasard tu arrivais à m’entendre … pourrais tu mettre du son le jour où il faut parler et répondre à des questions …
Non je ne parle pas des conversations à l encan !
Juste quand il s’agit de toi durant les consultations

Parce que voilà que nous vivons comme dans un divorce chacun de son côté
Je suis toujours à te chercher quelque part
Je suis toujours en train de te voir débarquer sans préavis pour des péripéties toujours différentes

A force de faire l’original tu nous fais remarquer partout
Voudrais tu bien mettre un peu d’intimité lorsque nous déambulons en public ?

Excuse moi d’insister
Car vois tu les gens ne peuvent pas imaginer que ça existe
Et même si je trouve 1000 astuces et beaucoup d humour à chaque incident qui interpelle le quidam
J’ai un peu l’impression qu’on me prend pour une brave un peu décalée et pas vraiment au clair avec elle-même

Enfin je te dis ça
Car les gens ne savent pas qu’on baisse les yeux tous les deux parce les paupières n’y arrivent pas et partent dans des interprétations de psychomorphologie gênantes du style pas franche du collier
Ils ne savent pas que je tiens ma tête avec la main non pas car je m enquiquine comme un rat mort mais parce que ça fatigue
Ils ne voient pas que c’est toi qui oublie de déplier mes jambes quand je me lève et que je ne suis pas en train de mimer un skieur
Ils se demandent bien comment je peux être si soignée et avoir toujours un coin d’habit déchiré ou un bouton qui manque me prenant presque pour cosette
Ils prétendent même que je ne les écoute pas alors qu en même temps je m’occupe à te surveiller pour ne pas que tu te blesses
Et ils trouvent que je gigote trop ça les énerve
Et en même temps que je me tiens jamais droite comme si je tendais le dos ployée sous le poids de difficultés terribles
Je ne vais quand même pas leur dire que c’est pas à moi qu il faut le faire remarquer mais à toi !
Je ne me permettrais jamais de te dénoncer
Parce que cet état entre nous révèle 1000 possibilités que les autres ont tant de mal à intégrer
Éviter de se stresser
Éviter les relations toxiques
Éviter de se plaindre pour attirer l’attention sur soi
Éviter d’avoir trop d’ego
Éviter d’être froide et dure avec ceux qui sont vraiment dans la peine
Éviter de parler pour ne rien dire
Éviter de combler des vides par des choses douteuses
Éviter de crier très fort
Éviter de …

Voilà
Je te garde dans l’évitement intégral des imbécillités du genre
Je te garde dans un lieu paisible et une vie calme et lente
Je te garde aussi pour m’avoir enseigné la sobriété en toutes choses
Sans mise en garde aucune
Sois en sûr !
Nous aurons encore beaucoup d’efforts à faire
Moi à ne pas tomber dans la mélancolie
Toi à réussir à te lever à marcher un peu à respirer aussi sans relâche

Voilà mon cher compagnon de route
On a un seul bâton de pèlerin pour tous les deux
Et nos petits voyages s’arrêtent souvent au coin de la rue
Seulement on en a fait du chemin tous les deux !
Dis donc c’était quand même pas gagné ça il y a plus de 50 ans !

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